Interview de Louis Michel, ancien ministre des Affaires étrangères belge
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Copyright Union européenne. Louis Michel pendant ses fonctions de commissaire eureopéen au développement.
Interview de Louis Michel, ancien ministre des Affaires étrangères belge, artisan de la paix au Congo par Antoine Jaulmes.
La médiation, un travail de tous les instants
Dans le processus de paix dans la région des Grands Lacs qui s’est conclu avec les élections démocratiques en 2006 au Congo, le ministre des affaires étrangères belge de l’époque, Louis Michel, a joué un rôle déterminant (voir revue Changer n°341). Nous avons voulu savoir pourquoi et comment il s’était engagé en faveur de la paix.
CHANGER : Monsieur Michel, on peut avoir l’impression que vous avez fait en faveur de la réconciliation entre la Belgique et ses anciennes colonies davantage que ce à quoi vos responsabilités gouvernementales vous engageaient. Pourquoi vous êtes-vous ainsi investi dans des démarches ?
Louis Michel : Parce que le Congo est une ancienne colonie belge et que nous sommes redevables envers le Congo. Je précise tout de suite que je n’ai moi-même aucune implication personnelle vis-à-vis de la colonisation. Je devais avoir treize ans lors de l’indépendance congolaise et personne dans ma famille n’a eu affaire avec le Congo. Mais lorsque j’ai pris mes fonctions, cela faisait quinze ans que l’on négligeait le Congo ; on n’avait plus de lien ; c’était intolérable au plan éthique. J’ai voulu ramener le Congo dans les priorités de la Belgique, et, partant, de l’Union européenne et de la communauté internationale. L’attitude des pays qui ont des liens historiques avec les nations en voie de développement est tout à fait déterminante. S’ils ont une attitude passive, les autres pays ne font rien non plus. En plus la situation du Congo était dramatique. Rappelons que le conflit autour des grands lacs a fait quatre millions de morts, sans compter le génocide rwandais. C’était donc notre devoir d’entreprendre ce travail de médiation très difficile, même s’il n’y avait pas de solution unique et si nous mesurions que plusieurs années seraient nécessaires pour faire aboutir la pacification entre le Rwanda et le Congo qui était le point clé essentiel pour ramener la paix au Congo.
CH : Pour mener à bien cette médiation, il vous a fallu établir une relation de confiance avec, par exemple, Joseph Kabila...
LM : C’est vrai. Il faut comprendre que c’est très difficile d’être utile dans un processus de médiation si vous n’établissez pas d’abord la confiance avec les interlocuteurs. Il faut d’ailleurs un équilibre : si vous parlez avec deux ennemis et que l’un d’entre eux pense que vous avez une relation privilégiée avec l’autre, vous mettez le processus en danger. Kabila comme Paul Kagamé ont respecté mon indépendance et ils ont eu l’intelligence d’accepter l’autre comme interlocuteur. Bien entendu, ils avaient chacun à l’égard de l’autre des jugements sévères et opposées. Je ai dit : « je comprends vos sentiments, mais l’interlocuteur est là, il faut faire avec. » Ils ont chacun admis la relation que j’avais avec l’autre. Mais la médiation est un travail de tous les instants ; il faut être prêt à passer des centaines de coups de téléphone depuis son bureau à Bruxelles parfois pour régler des points de détail. La grande intelligence de Kabila, qui était pourtant un chef d’Etat très jeune, c’est d’avoir réussi à tenir la période de transition, jusqu’aux élections. Sans cela, le processus de paix aurait sans doute échoué. Aujourd’hui le Congo est en pleine reconstruction. Ce n’est pas terminé. Il y a parfois des impatiences dans la communauté internationale qui voudrait voir accomplir des miracles en moins d’un an. Mais on ne reconstruit pas les grandes fonctions régaliennes d’un Etat – l’armée, l’administration, la justice - en si peu de temps. Il y a des gens au parlement ou dans les institutions internationales qui croient de bonne foi que cela peut aller très vite, mais ils parlent de ce qu’ils ne connaissent pas. Dès qu’un parlementaire belge ou européen connaît le terrain, il devient en général un allié. Le Congo aujourd’hui est parfois noté sévèrement par certains, mais en tant que professeur, j’ai toujours noté les élèves sur leurs progrès plus que sur leur niveau absolu. Si l’on fait de même pour le Congo alors il faut reconnaître que le chemin parcouru est impressionnant. Quant au résultat absolu, il faudra le noter sur le long-terme, par exemple sur dix ans, et non sur un an.
CH : En vous lançant ainsi dans une politique très engagée, vous prêtiez le flanc à la critique, vous courriez un risque politique à l’échelle nationale...
LM : Je dois dire que l’opposition - en dehors de l’extrême-droite mais quelle valeur peuvent avoir leurs critiques ? - l’opposition donc a toujours respecté l’énergie que je mettais dans la question de la paix au Congo et je n’ai jamais été handicapé par ça devant le parlement belge ; devant le parlement européen en revanche, alors que j’étais commissaire européen au développement et que je continuais à m’engager pour le Congo, on m’a reproché de manière assez ridicule d’être pro-Kabila. Ce n’est pas parce que j’ai souvent rencontré Joseph Kabila que je suis pro-Kabila pas plus que je ne suis pro-Mugabe alors que je l’ai également rencontré. Il faut bien rencontrer les dirigeants si on veut faire avancer les problèmes.
CH : Joseph Kabila a invité les plus hautes autorités belges à la célébration du cinquantième anniversaire de l’indépendance, y compris le roi je crois ; qu’en pesez-vous ?
LM : Le roi a déjà accepté et j’en suis très heureux. Cette célébration de l’indépendance va en quelque sorte parachever le travail de rétablissement du Congo mené par la Belgique et ses partenaires internationaux. A partir de maintenant, nous pouvons être à nouveau des partenaires politiques respectueux. C’est important d’être des partenaires politiques avant même d’être des partenaires économiques ou dans le domaine du développement. A partir de maintenant, le Congo peut s’exprimer et nous dire ce qu’il pense, nous pouvons de même nous exprimer et travailler ensemble.
CH : Vous savez qu’Initiatives et Changement est une ONG présente sur le terrain principalement au Burundi. Que pensez-vous de la contribution des ONG sur le terrain à l’œuvre de paix et de développement et que peuvent-elles faire pour être plus efficaces ?
LM : Je dois d’abord dire que le travail des ONG de terrain est absolument indispensable, y compris celles qui travaillent à la réconciliation et à l’éducation. Où en serions-nous sans elles ? Cela dit, il y aurait une réflexion à mener sur votre question. Les ONG devraient réfléchir aux relations qu’elles ont à entretenir avec les autorités ou avec l’Etat, à la fois celui où elles ont leur base et celui où elles opèrent. Le rôle d’ « advocacy » et de témoignage qui est un de leurs rôles nécessaires, donne parfois le sentiment qu’elles jugent l’action des gouvernements, chose qu’il ne faut faire qu’avec une grande prudence, après des investigations précises. Leur témoignage à propos d’un gouvernement peut être tout à fait justifié, mais est-il pour autant un soutien à l’opposition ? L’opposition n’est pas nécessairement plus vertueuse que le gouvernement en place. Il faut du temps pour changer en profondeur la nature d’une société et il est dangereux de se faire instrumentaliser par des mouvements politiques. En y réfléchissant avec les ONG, il me semble qu’on pourrait arriver à une méthode de travail-type permettant de doser l’ingérence et la coopération et en tous cas d’avoir une meilleure efficacité globale sur le terrain. Il faut aussi que les ONG s’efforcent d’associer des acteurs locaux dans leurs actions et leur management.
CH : Comment jugez-vous la démarche récente du président Sarkozy envers le Rwanda ? N’est-ce pas un peu timide par rapport à la démarche qu’a suivie la Belgique ?
LM : Je ne suis absolument pas qualifié pour distribuer des bons points ou des mauvais points, mais je suis personnellement tout à fait favorable à la démarche faite par la France. L’acte qu’a posé le président Sarkozy est tout à fait courageux et en rupture. Les Africains, dont Paul Kagamé, ont parfaitement perçu que c’est une démarche qui va très loin. C’est sans doute beaucoup plus difficile pour la France d’avancer dans cette voie que pour la Belgique. La France reste un Etat marqué par la notion d’imperium, de pouvoir et de rayonnement global, un Etat puissant que l’on sert... Je trouve que la démarche a été parfaitement calibrée. C’est sans doute un premier pas. Dans un contexte africain qui change rapidement, la France doit prendre la mesure des changements intervenus. Il n’y a plus de chasse gardée et c’est tant mieux, mais le rôle de la France reste déterminant et je dois à la vérité de dire que les diplomaties françaises des présidents Chirac et Sarkozy ont été mon meilleur soutien dans mon action vis-à-vis du Congo.
CH : Tout de même avec le discours de Kigali, les excuses de la Belgique, la promesse d’œuvrer au développement du Rwanda, Guy Verhofstadt avait frappé fort...
LM : En fait, avec Guy Verhofstadt, nous avions profondément remanié le discours officiel initialement prévu dans l’avion. Le chef de cabinet n’était pas tout à fait d’accord avec ce que nous en avons fait, mais Guy Verhofstadt était préparé à cette démarche d’excuses par son parcours personnel : il avait été rapporteur de la commission parlementaire qui a fait la lumière sur le passé colonial de la Belgique. Paul Kagamé a été le premier surpris. Avec le recul, je me suis rendu compte que ce discours a eu un mérite supplémentaire : à partir du moment où une puissance étrangère, donc des intervenants extérieurs au pays prenaient sur eux une partie de la responsabilité, c’était plus facile en interne ; tout n’était pas à 100% de la faute de Hutus. Cela a fortement aidé la stratégie de réconciliation au Rwanda.
Monsieur Michel, merci de nous avoir ainsi éclairés sur le processus de paix au Congo et dans la région des grands lacs et à bientôt pour cette réflexion sur la coordination entre les ONG et les autorités officielles.

