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ESPOIR POUR NOS VILLES
Bâtir un espoir pour ma ville
Changer International 8 Hiver 2006 - n°319
Il y a vingt-cinq ans, lorsqu’à l’invitation de Dick Ruffin, animateur d’Initiatives et Changement aux Etats-Unis, Susan et Rob Corcoran s’installent à Richmond, en Virginie, la ville est en ébullition. Dans cette ancienne capitale des Etats Confédérés, autrefois le plus grand marché aux esclaves du pays, Henry March vient d’être élu premier maire noir des Etats-Unis. Une série de décisions politiques radicales engendre bientôt le départ progressif des deux tiers de la population blanche ainsi que l’exode massif des entreprises et des investissements. La situation paraît sans issue, le dialogue entre les communautés impossible.
C’est dans ce contexte que Susan et Rob, jeunes parents d’un fils de onze mois, prennent la décision d’aller à contre-courant et de s’installer à Richmond, souhaitant « apprendre au quotidien le fait de vivre comme une minorité ». Ultérieurement, leurs enfants seront parfois les seuls blancs dans leur classe, dans une école à 95% noire.
Décidé à transformer l’atmosphère de son quartier, le couple constitue peu à peu le réseau de ceux « qui osent prendre des risques, qui ont le courage de sortir de leur bulle de confort pour entamer un processus de changement.» De la voisine noire qui tend la main à un conseiller municipal raciste, à la secrétaire qui invite pour la première fois un noir dans sa maison, nombreux sont ceux dont l’attitude a évolué grâce à l’attention discrète de ce couple.
Les conditions du dialogue
Ce qui aurait pu rester l’expérience personnelle de quelques individus isolés va bientôt avoir un impact déterminant sur toute la ville. En 1993, les Corcoran décident de voir plus grand et lancent un projet, « Hope in the Cities » (Espoir pour nos villes) qui va multiplier les rencontres: « Il n’y a aucun intérêt à se congratuler mutuellement sur un esprit d’ouverture entre personnes bien-pensantes, souligne Susan. Une conversation en toute franchise doit s’établir avec celui que l’on craint, celui qui inspire de la méfiance, celui dont les vues ou la seule présence sont perçues comme une menace .» Comme base de départ, chacun, du maire à l’employé de bureau, doit laisser sa fonction « au vestiaire» et ne venir qu’à titre individuel, en parlant de sa propre histoire, car il s’agit de parler avec le coeur.
Curieusement, tous, des plus humbles aux plus officiels, représentants religieux, associatifs ou politiques, vont jouer le jeu. « L’important est de toucher, dans ce que nous appelons des « dialogues honnêtes », les vrais sujets, ceux que l’on évite habituellement, par gêne, peur ou haine. Notre rôle est de créer un climat de confiance et de respect suffisant pour que se livre cette parole authentique », ajoute Rob. Pour Susan, « il n’est pas possible de manipuler ou de contraindre les gens à changer d’attitude. J’ai toujours trouvé que, pour atteindre ce qu’il y a de plus profond en nous-mêmes, le partage d’expérience et la force du témoignage construisent le terrain le plus propice.» Etre honnête avec soi-même, reconnaître ses propres réticences, ses points de blocage sans pour autant verser dans la culpabilité ou la victimisation, sont autant de déclics que « Espoir pour nos villes » cherche à déclencher avec ces mises en dialogue. « Nous mettons les participants au défi de changer leurs propres attitudes et comportements, tout en acceptant le fait qu’ils sont influencés par leur environnement ethnique, culturel et politique.»
Reconnaissant le caractère innovant de cette initiative, la Maison Blanche invite les Corcoran à participer à l’élaboration de son Plan national de lutte contre la discrimination. « Les responsables du programme « Espoir pour nos villes » ont découvert que partager son histoire peut être un catalyseur de rapprochement entre communautés divisées », témoigne alors Christopher Edley, conseiller spécial du Président Clinton sur les questions de discriminations.
C’est ainsi qu’au cours des années, « Espoir pour nos villes » a formé plus de deux cents animateurs de dialogue dans l’ensemble des Etats-Unis, dans le but d’enraciner cette démarche dans la collectivité et de travailler à la cohésion sociale dans la durée.
Guérir les blessures du passé

Marche de l'unité en 1993 à Richmond, aux Etats-Unis
| Plus de 300 000 esclaves ont été vendus à Richmond et plus de la moitié des batailles de la Guerre de Sécession se sont livrées à proximité de la ville. « Les personnes qui entretiennent des blessures profondes ou qui ont vécu des expériences d’humiliation ou de honte, ne sont pas prêtes d’emblée à participer à un tel processus, constate Rob. Il faut d’abord que soient posés des actes symboliques de reconnaissance des faits pour que le dialogue puisse s’établir.» Partant de ce constat et soutenus par la municipalité, les Corcoran organisent une « marche à travers l’histoire » qui entraîne quelques centaines de personnes du port au marché, sur les traces des anciens esclaves. « Notre vision était que le processus de guérison devait commencer là où le racisme avait connu l’une de ses manifestations les plus sordides. » L’initiative suscite un écho profond chez les descendants des Confédérés comme des esclaves, tant il est clair que la démarche ne peut être que commune. Depuis, un soutien financier de l’Administration centrale a permis de rendre permanente les stations de ce « chemin de croix », régulièrement emprunté par des écoles, des églises ou tout simplement des familles, blanches et noires.
Ailleurs dans le monde, des équipes d’Initiatives et Changement ont accompli un travail comparable, notamment en Grande-Bretagne et Afrique du Sud. Lorsqu’en 1999, le président béninois Kerekou a présenté, dans la ville de Liverpool en Grande- Bretagne, les excuses de son pays pour le rôle joué par certains de ses concitoyens dans la traite négrière, il a anticipé de quelques mois sur une démarche similaire du maire de la métropole anglaise. Les deux hommes, avec lesquels les équipes de « Espoir pour nos villes » ont noué des liens au cours des années, ont fait le voeu de travailler ensemble. Des échanges réguliers se sont établis pour aboutir, en 2005, à l’érection dans leurs deux villes et à Richmond d’une statue qui symbolise à la fois les liens passés, enracinés dans la douleur, et les liens futurs, fondés sur l’espoir.
Stéphanie Le Saux d’après un article paru dans “Réforme” Changer International 10 Hiver 2006 - n°319
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