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Combler les fossés du monde : rencontre avec Lucy Nusseibeh, présidente de l'ONG MEND en Palestine

Dimanche, 18. octobre 2009

Lucy Nusseibeh

Lors des réunions publiques du récent Forum de Caux pour la sécurité humaine, l’histoire relatée par Lucy Nusseibeh était de nature à jeter des ponts. Les premiers ponts, il s’agissait de les construire entre les conditions d’existence d’une représentante de la bourgeoisie britannique et les aléas de vie d’un Palestinien issu d’une aristocratie déchue.

Comme l’écrit son mari Sari Nusseibeh dans son livre « Once Upon a Country : a Palestinian Life » (Il était une fois un pays : une vie palestinienne), « Lucy était la fille d’un des philosophes anglais modernes les plus imposants ; quant à moi, j’avais dix-neuf ans et j’étais le fils d’un homme qui avait servi pendant vingt ans une Palestine administrée par la Jordanie avant de se voir éliminée de la carte en six petits jours. On attendait de Lucy qu’elle trouve un mari au sein de l’intelligentsia britannique avant de poursuivre une carrière universitaire fulgurante. Moi, je n’avais plus de patrie, et la classe dirigeante que représentait mon père avait été plongée dans une crise dont elle ne se remettrait jamais. »

Mais comme le mari le dit dans son livre, l’amour a tout conquis et a comblé le fossé. Il faut dire que Lucy s’était déjà rendu dans le pays de Sari lors d’une tournée avec un chœur d’Oxford et avait commencé à s’identifier avec le paysage, l’histoire, la langue et la population du lieu avec autant d’avidité que si elle y était née.

Voici trente ans qu’elle habite en Palestine. « Il est impossible de vivre sur une terre de conflits sans ressentir la nécessité d’agir, dit-elle. »

 Inspirée depuis son enfance par la non violence préconisée par Gandhi pour changer les situations, Lucy a fondé en 1988 l’association MEND, qui travaille dans le domaine de la non violence entre Palestiniens. « Au début, souligne-t-elle, nous nous concentrions sur la formation à la non violence dans les écoles en préparant du matériel pédagogique pour les enseignants, en cherchant les moyens d’aider les jeunes filles à ne pas abandonner l’école et en nous servant de films, d’internet et d’autres médias pour proposer une alternative à la violence. »

Par la suite, en partenariat avec une société anglaise, MEND a mis au point une méthode de vidéo participative, formant de petits groupes, particulièrement chez les femmes et les enfants, pour les aider à produire leurs propres films. Un manuel de formation a été conçu ainsi que des jeux radiophoniques de promotion de la non violence.

Toutefois, ces dernières années ont vu s’accroître la violence. « Les deux sociétés sont traumatisées pour des raisons historiques différentes, dit Lucy. Traumatisme envenimé par le fait que dans ce conflit les civils sont devenus des cibles, ce qui conduit à démoniser des populations entières. Tout le monde devient un ennemi et chacun se sent victime. »

Lucy Nusseibeh décrit ainsi ce phénomène : « On projette le mal sur l’autre – l’ennemi – et on nie tout mal chez celui qui souffre. » Il devient donc impossible à ceux qui se considèrent comme victimes de reconnaître qu’ils peuvent eux aussi avoir causé des souffrances. C’est là pour Lucy un mécanisme inconscient : « Comment le rendre conscient, se demande-t-elle ? En nous rendant compte du fait que nous ne sommes pas que vertu, nous ouvrons un point de sortie de ce cycle de déshumanisation. Nous créons un espace de dialogue sans jugement de l’autre où chacun peut écouter sans se sentir jugé et condamné. Alors nous pouvons franchir la barrière psychologique du conflit et progresser vers un véritable dialogue interculturel fondé sur la curiosité et déblayant le chemin vers la paix. »

Actuellement, MEND travaille avec des fonctionnaires, des universitaires et des personnes de la société civile pour organiser des réunions « style mairie », en particulier avec les femmes et des représentants de la jeunesse. Ces réunions étudient l’impact de la violence sur la société palestinienne tout en réfléchissant aux besoins humains de sécurité des Palestiniens.

En même temps que MEND continue son travail dans les écoles palestiniennes et israéliennes, cette association a organisé des stages de formation qui permettraient à des Palestiniens et des Israéliens de coopérer sur des projets précis. « En fin de compte, estime Lucy, nous espérons créer un ministère de la non violence. Contrairement à d’autres peuples, la Palestine n’a pas d’armée. Les jeunes Palestiniens pourraient être amenés à consacrer une année à un service communautaire. Cela changerait la façon dont le monde perçoit les Palestiniens. Un stéréotype serait brisé. »

Susan Korah, Adrianna Bora et Mike Lowe

(traduction : Jean-Jacques Odier)

Pour plus informations, consultez : http://www.mendonline.org/