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The Railway Man

La haine doit cesser un jour ou l'autre

The Railway Man

Mardi, 7. janvier 2014

La haine doit cesser un jour ou l'autre

The Railway Man (for use on M Henderson website only)C'est un film sur l'incroyable vie d'Eric Lomax, joué par Colin Firth. Lomax, fait prisonnier et torturé par les Japonais pendant la Deuxième Guerre mondiale, parvint à se lier d'amitié avec son ennemi juré. Décédé en 2012 à l'âge de 93 ans, l'ancien lieutenant Lomax a fait, selon un article du Daily Telegraph, « le choix de la réconciliation au lieu de celui de la vengeance ». Son expérience montre qu'il est possible de pardonner même si cela peut (et doit parfois) prendre du temps.

Photo de la production de The Railway Man – Eric Lomax (centre), tancien prisonnier de guerre, a fait abstraction de dizaines d'années de souffrance pour se réconcilier avec son bourreau. Lomax est ici entouré des acteurs jouant son rôle dans le film relatant son histoire: Jeremy Irvine (à gauche) jour le rôle du jeune Eric détenu en Birmanie, tandis que Colin Firth (à droite) endosse le rôle d'un Eric plus âgé en lutte avec les démons du passé qui le hantent.Lomax a publié ses mémoires, The Railway Man, qui reçurent plusieurs récompenses. Dans son livre, l'ancien lieutenant britannique décrit sa capture à Singapour tombée aux mains des Japonais. En tant que membre de l'unité du Royal Corps of Signals, il avait aidé à la construction d'une radio dont la découverte lui valut deux ans de torture et de famine. Une fois la guerre terminée, Lomax ne parvint pas à s'adapter à une vie civile paisible. Il eut besoin de 50 ans pour être en mesure de pardonner.

Je raconte l'histoire de Lomax dans : Forgiveness - Breaking the Chain of Hate

Longtemps après la guerre, la vie professionnelle de Lomax prit le dessus sur son désir de régler ses comptes avec ceux qui l'avaient torturé à Kanburi. Mais, 25 ans après la guerre, une fois qu'il fut retraité, l'envie d'en savoir davantage sur les événements passés devint plus forte que jamais. « Je dois admettre que je voulais les faire payer. Je voulais qu'ils payent bien plus qu'ils ne l'avaient déjà fait ». Plus il y pensait, plus il avait envie de s'en prendre physiquement aux Japonais. « La revanche physique semblait être la seule réponse adéquate à la colère que je portais en moi ». Les visages des officiers de la police militaire japonaise le hantaient quotidiennement. Mais l'interprète qui avait assisté à toutes les séances de torture devint une véritable obsession et concentra ainsi toute la haine de Lomax.

« Bien que je n'ai pas pu l'admettre, j'étais toujours en guerre pendant ces années de paix », dit-il.

Puis, par un incroyable concours de circonstances, Lomax reçut des nouvelles de cet interprète, Nagase Takashi, qui se consacrait désormais à des œuvres de charité dans les environs de Kanburi. L'ancien interprète venait d'y faire construire un temple bouddhiste. Lomax lut plusieurs informations sur les activités de Takashi -il organisait notamment une réunion de réconciliation sur le pont sur la rivière Kwaï. Selon Lomax, Takashi s'adonnait à cette tâche avec un « scepticisme glacé » qu'il trouva de très mauvais goût. « Je n'avais pas vu de Japonais depuis 1945 et je n'avais aucune envie d'en revoir d'autres. Cette assemblée de réconciliation avait des relents de publicité mensongère ».

Photo issue du film The Railway Man – Eric Lomax (Colin Firth) et sa femme Patti (Nicole Kidman) se reposent dans leur voiture après une brève promenade sur la plage.Lomax entra ensuite en contact avec une nouvelle association, the Medical Foundation for the Care of Victims of Torture. Comme la plupart des anciens prisonniers de guerre, Lomax n'a pas eu de suivi psychiatrique ou psychologique. The Medical Foundation a été créée par  Helen Bamber, une infirmière qui avait été aux côtés des alliés lors de la libération du camp de concentration de Bergen-Belsen en 1945 alors qu'elle avait 19 ans.

En 1989, on montra à Lomax un article sur l'interprète Takashi qui avait consacré la majeure partie de sa vie d'après-guerre à « vouloir réparer les atrocités commises par l'armée japonaise sur les prisonniers de guerre ». D'après l'article, Takashi expliquait vouloir dédier le reste de sa vie à la mémoire des travailleurs forcés morts sur le chantier de construction du chemin de fer Siam-Birmanie. L'article décrivait sa santé défaillante et la manière dont il était victime d'arrêts cardiaques dès qu'il avait des flashbacks de militaires japonais torturant un prisonnier de guerre accusé de détenir une carte du tracé du chemin de fer. « En tant qu'ancien membre de l'armée japonaise, je pensais que c'était le prix à payer pour les traitements que nous avions fait subir aux prisonniers de guerre ».

Le prisonnier de guerre évoqué était Lomax. Enfin, Lomax avait retrouvé un de ces tortionnaires. Ses envies de revanche ressurgirent et il voulut faire payer Nagase d'avoir détruit une partie de sa vie. Une ou deux personnes avancèrent l'idée que le temps était venu pour Lomax de pardonner et d'oublier. « Je n'ai pas pour habitude de me disputer ouvertement sur quoi que ce soit, mais ici j'ai commencé un peu à élever la voix. La majorité des gens qui donnent des conseils sur le pardon n'ont pas vécu ce qui m'est arrivé. Je n'avais aucune envie de pardonner à ce moment-là et je pensais que je n'en serais jamais capable ».

Puis Lomax lut une publication écrite par Nagase dans laquelle il se disait convaincu d'avoir été pardonné. Patti, l'épouse de Lomax, écrivit (avec son accord) à Nagase. Elle exprima son étonnement: comment pouvait-il croire être pardonné alors que l'homme qu'il avait torturé lui en voulait toujours? Ce fut le début d'un émouvant échange épistolaire qui déboucha finalement sur une rencontre à Kanburi. Lomax décrit ainsi leur première rencontre : « Il s'inclina formellement; son visage exprimait l'angoisse et l'inquiétude. Sa petite silhouette m'arrivait à peine à l'épaule. Je fis un pas en avant, pris sa main et dis : 'Ohayo gozaimasu, Nagase san, ogenki des ka?' (Bonjour monsieur Nagase, comment allez-vous?)

Il leva les yeux vers moi. Il tremblait et était en larmes. Il n'arrêtait pas de répéter: « Je suis vraiment, vraiment désolé... »

Je l'emmenai sur un banc à l'ombre pour nous protéger de la chaleur qui régnait. Je le réconfortais. Nagase avait tant de choses à surmonter. Ma capacité de self-control m'a aidé à l'aider. Je lui murmurais des paroles réconfortantes pendant que nous étions assis. C'est comme si je le protégeais de la déferlante d'émotions qui secouaient son corps à l'apparence si frêle. Je pense que j'ai dit quelque chose comme: « C'est très gentil de votre part de dire cela » en réponse à l'expression de sa peine.

Il m'a dit: « 50 ans, c'est très long. Mais pour moi ce fut une période de souffrance. Je ne vous ai jamais oublié. Je me souviens de votre visage et surtout de votre regard ». Il soutint mon regard en disant cela. Son visage ressemblait toujours à celui dont je me souvenais. Ses traits étaient plutôt fins et il avait les yeux sombres et légèrement cachés par ses paupières; sa large bouche était toujours marquante sous les joues qui étaient maintenant renfoncées vers l'intérieur.
Je lui dis que je me souvenais des dernières paroles qu'il m'avait adressées. Il me demanda ce qu'il m'avait dit (« Relevez la tête »), et cela le fit rire.

Photo issue de la production du film The Railway Man – L'équipe de The Railway Man rencontre les personnages réels Eric Lomax et son épouse Patti à Berwick-Upon-Tweed. De g. à dr.: l'écrivain Frank Cottrell Boyce, l'actrice Nicole Kidman (Patti Lomax), Patti Lomax, Eric Lomax, l'acteur Colin Firth (Eric Lomax), et le producteur Andy Paterson.Il me demanda s'il pouvait toucher ma main. Mon ancien tortionnaire me prit la main, qui était bien plus large que la sienne, et la serra presque inconsciemment. Cela ne me gêna pas du tout. Il attrapa mon poignet de ses deux mains et me dit que lorsqu'il me torturait -oui, il utilisa ces termes- il tâtait mon pouls. Je me souvins qu'il avait écrit cela dans ses mémoires. Maintenant que nous étions face à face, sa douleur semblait être bien plus forte que la mienne.  « J'étais membre de l'Armée Impériale Japonaise; nous avons traité vos compatriotes très, très mal ». « Nous avons survécu tous les deux », dis-je alors pour le rassurer. Et là, je croyais vraiment ce que je disais.

Un peu plus tard, je suis certain qu'il a demandé: « Pour quelle raison êtes-vous né dans ce monde? Je pense que je peux mourir tranquille maintenant ».

Les deux hommes eurent une longue conversation tout en marchant. Lomax commençait à sentir qu'il aurait pu s'entendre depuis longtemps avec son étrange compagnon s'ils s'étaient rencontrés dans d'autres circonstances. Ils avaient beaucoup de choses en commun. Mais Lomax devait toutefois prendre en compte cette idée de pardon. Une Thaïlandaise lui avait expliqué l’importance du pardon dans la religion bouddhiste:

Je compris que, quoi que nous fassions, nous finissons toujours par revenir dans la vraie vie. Et si ce que vous avez fait est diabolique et que vous n'avez pas expié le mal que vous avez fait, ce mal reviendra toujours vous hanter. Nagase redoutait l'enfer, et il semblait que notre première rencontre avait déjà été suffisamment dure pour nous deux. Même si je ne pouvais pas saisir pleinement le sens de cette sagesse théologique, je ne voyais plus l'intérêt de punir Nagase en refusant de lui tendre la main et de lui pardonner... Il s'agissait maintenant de trouver le moment adéquat pour lui dire les mots justes tout en gardant une certaine solennité que cette situation semblait requérir.

Les deux hommes s'envolèrent pour le Japon. Ils allèrent à Hiroshima où Lomax et Patti déposèrent une gerbe de fleurs au pied du Mémorial de la Paix. A Tokyo, Lomax pardonna solennellement à Nagase, ce que ce dernier avait attendu depuis si longtemps. « Je lui ai dit que, bien que je ne puisse pas oublier ce qui avait eu lieu à Kanburi en 1943, je lui pardonnais complètement ».

Lomax explique que cette rencontre changea beaucoup de choses : autrefois ennemi juré avec lequel tout lien d'amitié eut été impensable, Nagase était désormais devenu un frère de sang. « Durant tout mon séjour au Japon, je n'ai jamais ressenti de haine envers Nagase, alors que ce fut le cas pendant tant d'années. Je n'ai eu aucun ressentiment, aucune envie meurtrière comme il m'est arrivé d'en avoir lorsque j'ai su que l'un de mes bourreaux était encore en vie ». Les derniers mots de « The Railway Man » sonnent ici bien juste: « La haine doit cesser un jour ou l'autre ».

Extrait de Forgiveness - Breaking the Chain of Hate

Traduction par Kristel Sarfatti