Réflexions sur une visite au Japon

Réflexions sur une visite au Japon

Mardi, 19. décembre 2017

Il est utile aux Européens de voir le monde depuis une autre perspective. Ma fille Camilla et moi-même étions à Tokyo du 16 au 28 novembre, principalement pour participer au 39ème Forum international d'I&C Japon. Elle a représenté le Conseil international d'I&C ; j'avais généreusement été invité à revenir après d'innombrables visites par le passé et cinq ans de vie [dans ce pays, NDLR] dans les années 50.

En retournant au Japon, j'étais conscient que le centre de gravité s’était déplacé de l'Occident vers l'Asie. C'est maintenant à l'Asie de prendre la main. À mon avis, c'est l'Occident qui a fait du XXème siècle une catastrophe. J'avais hâte de voir si l'Asie avait appris des échecs de l'Occident.

En discutant avec les gens, j'ai remarqué l'impact qu'a eu la décision de la Chine voisine de devenir une superpuissance. Des soldats américains basés sur le territoire japonais assurent la sécurité du pays depuis la Seconde Guerre Mondiale. Avec "Les États-Unis d'abord" de Donald Trump et le pouvoir grandissant de la Chine, se pose la question de savoir si cette protection sera suffisante dans le futur. Serait-il à présent nécessaire que le Japon se réarme ? La question est très controversée.

Elle l'est d'autant plus quand le président chinois, Xi Jinping, indique sans détour que la Chine cherche à jouer un rôle central dans le monde. Il [Xi Jinping, NDLR] suggère de reconstruire l'ancienne Route de la Soie qui partait de la Chine en traversant le Moyen Orient, et désire l'étendre à l'Afrique. Selon lui, là où le colonialisme a laissé exploitation et oppression, cette nouvelle Route de la Soie apportera éducation, emploi et liberté à ceux qui sont enfermés dans la pauvreté et le désespoir.

La volonté du Président Xi d'utiliser les ressources de la Chine pour servir plutôt qu'asservir est encourageante. Au Forum de Tokyo, Renjou et Grace Liu ont fait état, avec leur fille Hsiao Yun Liu, des séminaires sur la vie de famille qu'ils ont organisés dans toute la Chine continentale. Les Liu semblaient penser que la volonté chinoise de mener sans établir d'hégémonie ou de structures d'exploitation était sincère. Cette remarque m'a rassuré, bien que ma longue vie m’avertisse du fait que le mal sait y faire pour dévoyer les bonnes intentions.

Le Forum de Tokyo avait pour thème « Un premier pas vers l'avant - Si je change, le monde changera ».

Camilla a présenté le mot d'ouverture du Forum. J’ai eu la sensation que son constat réaliste de la faiblesse d'I&C dans plusieurs pays, combiné avec sa certitude que l'heure de l'avènement était venue pour le concept d'I&C, ont parlé à l'auditoire.

Mon temps de parole a servi à illustrer le pouvoir de la réconciliation. Après la Seconde Guerre Mondiale, des Européens comme moi se sont méfiés des Allemands. Aujourd'hui, si l'on accepte le rôle de l'Allemagne comme moteur en Europe, c'est parce que l'Allemagne a adopté des mesures courageuses pour rappeler à ses citoyens le mal que leur pays a fait. Le monument dédié aux plus de six millions de Juifs exterminés occupe pratiquement tout un pâté de maison au cœur de Berlin. Le quartier-général de la Gestapo et les camps de concentration de tout le pays ont été transformés en musées publics.

La réconciliation franco-allemande a été le point de départ de l'Union Européenne (UE). J'ai dépeint l'UE comme le plus grand projet de paix de l'histoire de l'humanité : 27 nations qui se sont fait la guerre des siècles durant, ont commencé à défaire les frontières qui les séparaient, et à soumettre la prise de décisions économiques et politiques à une entité supranationale. Que cette expérience se heurte à des difficultés croissantes telles que la bureaucratisation est prévisible. Plus perturbantes sont la résurgence du nationalisme et la décision du Royaume-Uni de quitter l'UE au cours de ces deux dernières années. Cependant, j'ai exprimé l'assurance que le dynamisme de la coopération régionale et la perspective d'un futur exempt de guerres s'affirmeront.

Au Japon, le nombre grandissant de personnes reconnaissant l'importance d'une bonne relation avec les pays voisins m'a rassuré, de même que leur disposition à faire quelque chose en ce sens. Le président de la fondation d'I&C Japon a récemment visité une province chinoise accompagné d'une délégation de 500 personnes originaires de la préfecture de Shizuoka. Ils ont été frappés par l'accueil chaleureux qui leur a été réservé. Un membre du Parlement a suggéré la formation d'une commission jointe d'historiens chinois, coréens et japonais afin d'établir une lecture commune de ce qui s'est passé avant et durant la Seconde Guerre Mondiale. À l'heure actuelle, la Table ronde de Caux, ramification d'I&C qui travaille en tandem avec I&C Japon, mène campagne auprès des entreprises japonaises pour enjoindre les fournisseurs de ces dernières de respecter les droits humains et donner à leurs employés des conditions de travail décentes. Un jeune Japonais qui s'était formé à I&C Inde œuvre actuellement à la mise en relation des agriculteurs et des citadins au marché agricole de Tokyo. Il veut apporter sa contribution à la fin du dilemme entre la multitude de personnes mourant de suralimentation dans les sociétés développées quand tant d’autres meurent de faim dans les sociétés en développement.

Henri Kissinger a écrit dans son livre sur la Chine, que "Toute grande réussite a été une vision avant de devenir réalité." Dans la vision de Frank Buchman, le Japon deviendrait "le phare de l'Asie". Un phare a pour fonction d'aider les bateaux à choisir la bonne trajectoire et d'empêcher les naufrages. Après Hiroshima et Nagasaki, le Japon sait ce que pourrait impliquer un naufrage dans le futur. I&C est aujourd'hui beaucoup plus faible au Japon que du temps de Buchman, mais la réconciliation est plus qu'une idée d'I&C. Elle fait écho aux espoirs et aux aspirations de millions de personnes. En tant que nouveau centre de pouvoir mondial, l'Asie a le privilège de donner le rythme et montrer la voie. En faire un point focal dans les prochaines consultations globales pourrait être la meilleure des contributions d'I&C [à cette entreprise].

Photos : Yoshiki Nakajima

Traduction : Nanette Onu

Jens J Wilhelmsen est Norvégien. Il a combattu durant la Seconde Guerre Mondiale pour libérer son pays de l'occupation allemande. Après la guerre, il a fait l'expérience unique de passer dix ans dans deux pays défaits : en Allemagne de 1948 à 1953, et au Japon de 1953 à 1958. Il a travaillé avec I&C dans les deux pays, et partagé son expérience dans deux livres : Men and Structure (Hommes et structures", 1982) et Eyewitness to the impossible ("Témoin de l'impossible", 2016). Le premier traite de l'interaction entre les changements au sein des structures sociales et les attitudes de l'homme ; le second fait état de la réconciliation et de la construction de la confiance comme moyens de résoudre les conflits.

NOTE : Des personnes de cultures, de nationalités, de religions et de croyances différentes sont membres actifs d'Initiatives et Changement. Les présents commentaires reflètent les opinions de leur auteur, mais pas nécessairement celles d'Initiatives et Changement comme un tout.